Pardonner sans excuser paraît presque contradictoire. Si je pardonne à quelqu’un, est-ce que je ne finis pas par considérer que ce qu’il a fait n’était finalement pas si grave ? Pendant longtemps, je crois avoir moi-même mélangé plusieurs choses derrière un seul mot.
J’ai connu des situations où je pensais avoir pardonné parce que je pouvais raconter ce qui s’était passé sans m’effondrer. Je pouvais en parler ouvertement, expliquer ce que j’en avais compris et continuer ma vie. Cela me semblait suffisant pour considérer cette partie de mon histoire comme réglée.
Pourtant, une expérience récente m’a amené à revoir cette certitude. Pendant une méditation, j’ai eu la sensation de retrouver une personne décédée qui avait joué un rôle très douloureux dans mon enfance. Je ne peux pas démontrer ce qui s’est réellement passé pendant cette méditation. En revanche, je sais ce que cette expérience a fait émerger en moi : pour la première fois, j’ai eu le sentiment de ne plus seulement comprendre ou accepter mon passé, mais de pardonner réellement.
Cette distinction m’a conduit à une question beaucoup plus large. Qu’est-ce que pardonner signifie réellement lorsqu’une personne nous a profondément blessés ?
Pardonner sans excuser ce qui s’est passé
Il existe une première distinction qui me paraît indispensable : pardonner ne signifie pas considérer qu’un acte devient acceptable.
La psychologie fait elle aussi cette différence. L’American Psychological Association définit le pardon comme une transformation volontaire de notre attitude envers celui qui nous a fait du mal. Elle précise que le pardon ne se confond ni avec l’excuse, ni avec la réconciliation, ni avec le simple fait d’accepter passivement ce qui s’est produit.
Cette distinction rejoint fortement ma manière actuelle de voir les choses. Une personne peut avoir commis quelque chose de grave et rester responsable de ses actes. Elle peut devoir répondre devant la justice, subir les conséquences de ses choix ou ne plus avoir sa place dans notre vie.
Le pardon n’efface rien de cela.
Dans mon histoire personnelle, il y a eu une reconnaissance des faits et une réponse judiciaire. Rien de ce que je peux penser aujourd’hui de cette personne ne change cela. Comprendre davantage son histoire ou lui pardonner ne transforme pas ce qu’elle a fait en quelque chose d’acceptable.
C’est probablement là que l’expression pardonner sans excuser prend tout son sens pour moi. Je peux modifier ce que je ressens envers quelqu’un sans réécrire les faits.
Peut-on croire avoir pardonné alors que la blessure est toujours là ?
Pendant des années, j’ai pensé avoir réglé certaines blessures de mon enfance. J’avais beaucoup cherché à comprendre ce qui s’était passé. Très jeune déjà, j’essayais de savoir ce qui pouvait conduire un adulte à agir ainsi. Plus tard, j’ai également entrepris un travail thérapeutique.
Avec le temps, je pouvais raconter cette partie de ma vie sans tabou. Je pensais même que la connaître était nécessaire pour comprendre une partie de la personne que j’étais devenue. J’avais traversé cette histoire, j’avais continué à avancer : j’en avais donc conclu que j’avais pardonné.
Aujourd’hui, je suis moins certain que les choses soient aussi simples.
Je connais des personnes qui disent avoir pardonné, mais dont le ton change immédiatement lorsqu’elles parlent de celui ou celle qui les a blessées. La colère revient, les mots deviennent durs ou une remarque ancienne ressort régulièrement sous forme de pique. Je reconnais d’ailleurs parfois ce fonctionnement chez moi.
Cela ne veut pas forcément dire que ces personnes mentent consciemment lorsqu’elles disent avoir pardonné. Peut-être ont-elles simplement atteint une première forme d’apaisement. Nous pouvons sincèrement croire qu’une blessure est derrière nous avant de découvrir, plusieurs années plus tard, qu’elle continue à agir à certains endroits.
J’ai déjà beaucoup parlé sur Un Autre Nord de ces moments où une réaction actuelle semble réveiller quelque chose de plus ancien. Comprendre une blessure constitue une étape importante. Mais comprendre ne signifie pas toujours qu’elle a perdu toute influence.
C’est aussi ce qui m’amène aujourd’hui à nuancer l’expression « pardonner mais ne pas oublier ». Pour certaines personnes, elle correspond certainement à quelque chose de juste. Personnellement, je commence à voir le pardon comme le moment où un événement peut rester dans ma mémoire sans continuer à réclamer régulièrement sa place dans le présent.
Comprendre celui qui nous a blessé aide-t-il à pardonner ?
Lorsque j’étais adolescent puis jeune adulte, j’ai passé beaucoup de temps à essayer de comprendre la personne qui m’avait fait du mal. Je cherchais une explication à son comportement et j’en étais arrivé à imaginer qu’elle avait peut-être elle-même vécu quelque chose de similaire.
Je ne peux pas savoir si cette hypothèse était juste. Surtout, comprendre éventuellement l’origine d’un comportement ne signifie pas le justifier.
Cette nuance est devenue essentielle dans mon cheminement. Une personne peut être blessée et devenir à son tour blessante. Elle peut reproduire un fonctionnement qu’elle a connu. Cela peut nous aider à comprendre certains mécanismes sans retirer sa responsabilité.
Je retrouve d’ailleurs cette idée lorsque je regarde mes propres erreurs. J’ai parfois pu faire souffrir des personnes alors que, de mon point de vue, j’essayais de bien faire. Comprendre aujourd’hui pourquoi je réagissais de cette manière ne transforme pas automatiquement ces comportements passés en comportements acceptables.
Cela m’aide néanmoins à porter un autre regard.
Nous pouvons reconnaître que quelqu’un a agi depuis ses blessures, son histoire ou ses limites, tout en considérant qu’il aurait dû agir autrement. Ces deux réalités ne sont pas incompatibles.
Faut-il pardonner pour pouvoir avancer ?
Je serais très mal à l’aise à l’idée de dire à quelqu’un : « Tu dois pardonner. »
Le pardon devient rapidement une injonction. Une personne vient de subir quelque chose de grave et on lui demande déjà de se libérer de sa colère, parfois au nom de la sagesse, de la spiritualité ou de son propre bien-être. Cette pression peut ajouter une culpabilité supplémentaire à une souffrance déjà importante.
Les travaux consacrés au pardon sont d’ailleurs plus nuancés que certaines phrases de développement personnel. Des interventions psychologiques centrées sur le pardon ont montré des effets positifs sur différentes dimensions du bien-être, notamment la colère, l’anxiété ou la détresse. Cependant, cela ne signifie pas que le pardon constitue une obligation universelle ni qu’il convient à chaque personne au même moment.
Une revue récente consacrée aux expériences difficiles de l’enfance souligne précisément cette prudence. Les auteurs rapportent des résultats positifs dans certains contextes, mais aussi des effets problématiques lorsque des personnes se sentent poussées à pardonner ou à ne pas pardonner. Ils insistent donc sur l’autonomie et la sécurité de la personne concernée.
Cette nuance me paraît fondamentale.
Quelqu’un qui souffre encore n’a pas échoué parce qu’il ne pardonne pas. Il n’est pas moins avancé ou moins spirituel. Peut-être a-t-il simplement besoin de colère pendant un temps, parce que cette colère lui permet aussi de reconnaître qu’une limite a été franchie.
La psychologie envisage d’ailleurs d’autres chemins. Dans certaines approches thérapeutiques, le pardon n’est qu’une possibilité parmi plusieurs : certaines personnes travaillent davantage sur le lâcher-prise, la responsabilité ou la diminution des émotions négatives sans chercher nécessairement à pardonner celui qui les a blessées.
Je crois donc aujourd’hui qu’il est possible d’avancer sans forcer le pardon. Peut-être arrive-t-il ensuite ou peut-être pas.
Quand une méditation m’a fait regarder le pardon autrement
Mon regard a récemment évolué au cours d’une méditation.
Je me suis retrouvé mentalement dans une pièce de mon enfance. Certains détails étaient très précis : le lit, les couleurs, l’ambiance de cette chambre. Puis une personne décédée, très importante dans cette période de ma vie, est apparue dans cette expérience méditative.
Je ne souhaite pas raconter ici ce qu’elle m’a fait subir. Cela n’apporterait rien à cette réflexion. Il suffit de savoir que cette personne occupait une position de confiance et que ses actes ont profondément marqué mon enfance puis mon adolescence.
Je ne sais pas si j’ai réellement communiqué avec elle. Il peut s’agir d’une expérience intérieure produite par la méditation, de souvenirs qui se sont organisés d’une manière particulière ou de quelque chose de spirituel. Aujourd’hui, je laisse cette question ouverte.
Ce qui compte davantage est ce que je lui ai dit.
Depuis quelque temps, une idée s’était installée en moi : aussi terrible qu’ait été son rôle dans mon histoire, celui-ci avait probablement participé à construire une partie de mon parcours. Ce que j’avais vécu très jeune avait influencé mon adolescence, certaines réactions de l’adulte que je suis devenu, puis le travail intérieur qui a suivi.
Pendant cette méditation, je lui ai parlé depuis cet endroit-là. J’ai eu le sentiment de lui pardonner ce qu’il avait fait. Plus surprenant encore, je l’ai remercié d’avoir occupé ce rôle dans mon histoire.
Cette dernière phrase demande énormément de précautions.
Je ne remercie pas la violence elle-même. Je ne pense pas qu’un enfant devrait subir une épreuve pour devenir plus fort. Et je ne dirais jamais à quelqu’un ayant vécu un traumatisme qu’il devrait remercier celui qui le lui a infligé.
Je raconte uniquement ce que moi, aujourd’hui, j’ai choisi de faire de ma propre histoire.
Donner un sens à une épreuve ne la rend pas nécessaire
Cette expérience rejoint inévitablement certaines croyances que j’explore aujourd’hui autour du chemin de l’âme. Dans ma spiritualité, j’envisage notamment la possibilité que certaines rencontres ou certaines grandes expériences puissent avoir une place dans un parcours préparé avant notre incarnation.
J’ai déjà longuement développé cette hypothèse dans mon article consacré au contrat d’âme. J’y posais déjà une limite qui devient ici encore plus importante : une lecture spirituelle personnelle ne doit jamais servir à expliquer à une victime qu’elle aurait choisi ce qui lui est arrivé.
Aujourd’hui, je peux envisager pour moi-même que certaines épreuves aient participé à mon évolution. Je peux même imaginer, dans le cadre de mes croyances, que certaines âmes acceptent des rôles difficiles dans nos histoires respectives.
Mais cela reste une croyance.
Je ne peux pas démontrer qu’un contrat existait, que cette personne avait une dette karmique, que j’en avais une envers elle ou que nous avions convenu de quoi que ce soit avant de naître. Je ne sais pas davantage si les âmes fonctionnent comme je les imagine aujourd’hui.
Cette grille de lecture m’aide simplement à transformer une question.
Pendant longtemps, la question pouvait être : « Pourquoi cette personne m’a-t-elle fait cela ? »
Aujourd’hui, j’arrive davantage à me demander : « Maintenant que cela fait partie de mon histoire, qu’est-ce que je veux en faire ? »
Et cette seconde question m’appartient entièrement.
Pardonner peut-il aussi nous libérer de notre propre histoire ?
Après cette méditation, j’ai eu une sensation assez étrange. J’avais commencé cette conversation intérieure avec l’idée que l’autre pouvait peut-être avoir besoin de mon pardon. En sortant de l’expérience, je me suis demandé si ce n’était finalement pas moi qui en avais besoin, ou peut-être les deux.
C’est probablement ce que le pardon représente aujourd’hui pour moi : non pas supprimer le passé, mais modifier la place qu’il occupe dans le présent.
Il existe encore des situations pour lesquelles je sais que je n’ai pas pardonné. Je peux le reconnaître beaucoup plus facilement qu’autrefois. Lorsque certains sujets provoquent immédiatement de l’agacement ou font revenir des jugements très durs, je comprends que quelque chose reste actif.
Je n’essaie plus forcément de me convaincre du contraire.
Cette honnêteté envers soi-même me paraît importante. Dire « je n’ai pas encore pardonné » est peut-être parfois plus sain que de réciter « j’ai pardonné » tout en continuant à porter la même colère.
Le lâcher-prise intervient probablement aussi à cet endroit. J’ai commencé à mieux comprendre ces deux notions à une période assez proche de mon cheminement. Je ne sais pas encore précisément laquelle ouvre la porte à l’autre. Peut-être faut-il d’abord commencer à lâcher ce que nous voulons contrôler avant de pouvoir regarder différemment certaines blessures.
Mon regard continuera probablement d’évoluer.
Pardonner sans effacer ce que nous avons vécu
Je ne crois plus que le pardon puisse se résumer à prononcer « je te pardonne ».
Pour moi, il ressemble davantage à un déplacement intérieur. L’événement reste réel. La responsabilité reste là. Les conséquences aussi. Pourtant, quelque chose cesse progressivement d’occuper la même place.
Cela ne nécessite pas forcément une réconciliation. Une personne peut rester loin de notre vie. Des limites peuvent demeurer indispensables et une décision de justice ne perd évidemment pas son sens parce que nous avons pardonné intérieurement.
Le pardon n’est pas davantage une obligation.
Je raconte ici le chemin qui est le mien aujourd’hui. Une personne qui traverse encore une souffrance profonde n’a aucune raison de vouloir arriver immédiatement au même endroit. Elle peut avoir besoin de temps, d’un accompagnement, d’une distance ou simplement du droit de ne pas pardonner.
Je crois finalement que la phrase que j’aimerais transmettre est assez simple :
Pardonner ne change pas ce qui s’est passé. Cela peut changer la place que nous choisissons de lui laisser dans notre vie.
Dans mon propre parcours, cette place semble devenir plus petite. Non parce que j’aurais oublié, ni parce que ce passé serait devenu acceptable, mais parce que je ne veux plus qu’il décide à ma place de la personne que je dois être aujourd’hui.
Un Autre Nord
À chacun de trouver le sien.




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