Les douleurs et émotions entretiennent des relations plus complexes que je ne l’imaginais autrefois. Pendant longtemps, lorsqu’une douleur apparaissait, je la considérais surtout comme un problème physique qu’il fallait supporter jusqu’à ce qu’il disparaisse. Avec le temps, certaines lectures, ma découverte du shiatsu et mon cheminement personnel m’ont amené à poser une autre question : sans nier la réalité physique d’une douleur, peut-elle aussi nous inviter à regarder ce que nous traversons intérieurement ?
Cette interrogation demande beaucoup de prudence. Une douleur peut révéler une lésion, une maladie, une inflammation ou un autre problème qui nécessite une prise en charge médicale. Chercher une signification émotionnelle ou symbolique ne doit donc jamais remplacer un diagnostic, un traitement ou l’avis d’un professionnel de santé.
Pour autant, le corps et notre vie émotionnelle ne fonctionnent pas comme deux univers totalement indépendants. La médecine elle-même décrit aujourd’hui la douleur comme une expérience à la fois sensorielle et émotionnelle, dont le ressenti varie notamment selon le contexte psychologique et psychosocial. C’est dans cet espace que je souhaite placer cette réflexion : soigner le corps et chercher à comprendre ce que nous vivons intérieurement ne sont pas deux démarches opposées.
Douleurs et émotions : le corps et l’esprit sont-ils vraiment séparés ?
Lorsque nous avons mal, nous cherchons naturellement une cause. Nous nous demandons si nous avons fait un faux mouvement, trop forcé, mal dormi ou si quelque chose ne fonctionne pas correctement dans notre organisme. Cette recherche reste indispensable, car la douleur joue notamment un rôle d’alarme et peut signaler qu’une partie du corps a besoin d’attention.
Cependant, la perception de cette douleur ne dépend pas uniquement de ce qui se passe dans les tissus. L’Inserm rappelle que le contexte affectif, social et culturel peut modifier la manière dont une personne ressent une douleur. Le stress, l’anxiété et d’autres dimensions émotionnelles font également partie des facteurs étudiés dans la douleur, notamment lorsqu’elle devient chronique.
Cette réalité ne signifie pas qu’une douleur serait « dans la tête ». Au contraire, elle montre à quel point notre organisme fonctionne comme un ensemble. Une émotion peut influencer le corps, tandis qu’une douleur persistante peut à son tour affecter le sommeil, l’humeur, les relations ou notre capacité à faire face au quotidien.
C’est cette relation entre douleurs et émotions qui m’intéresse aujourd’hui. La science permet d’en observer certains mécanismes, tandis que d’autres approches proposent d’aller plus loin en donnant parfois une dimension symbolique à ce que le corps exprime. C’est là que nous changeons de registre : nous quittons ce qui peut être médicalement établi pour entrer dans des grilles de lecture qui demandent davantage de recul.
Quand j’ai commencé à écouter mes douleurs autrement
Mon regard a notamment changé à la suite d’une lecture. Une personne de mon entourage m’avait conseillé à plusieurs reprises de m’intéresser au shiatsu et de découvrir le travail de Michel Odoul. J’ai finalement ouvert Dis-moi où tu as mal, je te dirai pourquoi, ouvrage dans lequel l’auteur propose une lecture psychoénergétique des douleurs et des maladies.
Michel Odoul, praticien de shiatsu et fondateur de l’Institut français de shiatsu, développe l’idée que certaines tensions profondes pourraient s’exprimer à travers le corps. Son éditeur présente d’ailleurs explicitement son ouvrage comme une tentative de « décoder le langage du corps ». Cette approche constitue une grille de lecture personnelle et psychoénergétique ; elle ne correspond pas à une méthode médicale permettant d’établir la cause d’une maladie.
Pourtant, cette lecture m’a profondément interpellé. Pour la première fois, je ne me demandais plus seulement où j’avais mal, mais aussi ce qui se passait dans ma vie au moment où la douleur apparaissait. Certaines correspondances proposées faisaient écho à des périodes que j’avais moi-même traversées, et cela a progressivement changé ma manière d’écouter mon corps.
Quand une sciatique m’a obligé à ralentir autrement
Une expérience avec une sciatique illustre particulièrement cette évolution. La première fois que j’en ai souffert, j’ai continué mon quotidien presque comme si de rien n’était. Je travaillais, je poursuivais mes activités et je serrais les dents, alors même que je boitais de plus en plus et que la douleur devenait difficile à ignorer.
Lorsque cela s’est reproduit plus tard, ma réaction a été différente. J’avais entre-temps commencé à m’intéresser au lien entre douleurs et émotions, et je me suis demandé ce que je traversais à ce moment précis. Mon rythme était particulièrement chargé, avec beaucoup de choses à gérer à la fois dans ma vie personnelle et dans mon quotidien professionnel.
J’ai alors choisi de ralentir pendant quelques jours. Ce temps m’a permis de constater une amélioration de ma douleur, mais également quelque chose de plus personnel : j’avais réellement besoin de m’arrêter, de retrouver un peu d’espace et de prendre du recul sur ce que je vivais.
Je ne peux évidemment pas en conclure que le stress avait « provoqué » ma sciatique ni que le fait de ralentir l’avait guérie. Cette expérience m’a simplement appris que, pour moi, écouter une douleur pouvait aussi devenir une invitation à regarder plus largement mon état du moment.
D’ailleurs, ralentir son rythme ne signifie pas nécessairement rester allongé. Pour une sciatique courante, l’Assurance Maladie conseille plutôt d’adapter ses activités et de rester aussi actif que la douleur le permet ; elle déconseille le repos prolongé au lit. Mon expérience personnelle ne doit donc pas devenir une recommandation générale.
La symbolique des douleurs : une piste plutôt qu’une réponse toute faite
Depuis cette période, lorsqu’une personne me parle d’une douleur, il m’arrive presque automatiquement de penser à certaines correspondances symboliques que j’ai rencontrées dans mes lectures. Je garde généralement ces réflexions pour moi, car je ne me considère pas comme suffisamment compétent pour dire à quelqu’un ce que sa douleur devrait signifier.
Et surtout, je pense aujourd’hui qu’il existe une différence fondamentale entre affirmer une signification et poser une question.
Dire à une personne qui souffre du dos : « Tu as mal parce que tu portes trop de choses sur tes épaules » me paraît beaucoup trop catégorique. Nous ignorons sa situation médicale et son histoire. En revanche, si cette personne s’intéresse elle-même à une lecture symbolique, elle pourrait se demander : « En plus de la cause physique de cette douleur, est-ce que j’ai le sentiment de porter quelque chose de particulièrement lourd en ce moment ? »
La première formulation enferme. La seconde ouvre une réflexion.
C’est ainsi que j’aimerais utiliser la symbolique du corps. Non pas comme un dictionnaire dans lequel chaque douleur posséderait une traduction universelle, mais comme un outil permettant parfois de poser des questions que nous ne nous serions pas posées autrement.
Dans ma propre conception spirituelle, je vais même plus loin. Je me demande si l’âme ne peut pas parfois utiliser notre corps comme une sorte de signal d’alarme lorsque nous nous éloignons de ce qui semble juste pour nous ou lorsque nous refusons trop longtemps d’écouter quelque chose d’important. C’est une croyance personnelle, pas une explication médicale de la douleur.
Pour approfondir cette approche, j’ai consacré un article spécifique à Dis-moi où tu as mal, je te dirai pourquoi. J’y présente plus précisément la grille de lecture de Michel Odoul, ce que j’en ai retenu et les limites avec lesquelles je pense qu’il faut l’aborder.
Shiatsu et médecine chinoise : une autre manière d’écouter le corps
Cette réflexion a également participé à mon intérêt pour le shiatsu. Je suis encore au début de mon apprentissage et je ne souhaite donc pas parler comme un praticien expérimenté. Cependant, cette initiation m’amène déjà à découvrir une autre manière de regarder le corps.
Dans le cadre traditionnel auquel se rattache le shiatsu, l’attention ne porte pas seulement sur l’endroit précis où une personne ressent une gêne. Cette approche s’intéresse plus largement à son état général, à la circulation du Qi et aux méridiens décrits par les traditions médicales chinoises. Il s’agit d’un modèle traditionnel et énergétique, non d’une description anatomique démontrée au même titre que les nerfs, les muscles ou les vaisseaux sanguins.
C’est justement ce changement de perspective qui m’intéresse. Une douleur peut pousser à se demander ce qui se passe localement dans le corps, tandis qu’une approche globale invite aussi à observer le sommeil, la fatigue, le rythme de vie, les tensions et parfois les émotions qui accompagnent cette période.
J’ai commencé à développer cette découverte dans mon article Comprendre le shiatsu : une autre manière d’écouter le corps. Pour moi, les deux réflexions se rejoignent : il ne s’agit pas de choisir entre une explication médicale et une autre lecture du corps, mais d’apprendre à distinguer les différents niveaux auxquels nous pouvons nous intéresser.
Quand le travail intérieur change aussi notre regard sur le corps
Cette même idée m’a aussi accompagné dans mon travail personnel autour des blessures émotionnelles. J’ai connu une forte évolution corporelle parallèlement à un travail profond sur certaines émotions, mes habitudes et la manière dont je me percevais. Je ne peux pas établir de lien de cause à effet entre ces changements, mais cette période m’a convaincu personnellement que je ne pouvais plus réfléchir à mon corps sans tenir compte de ma vie intérieure.
Cette réflexion rejoint celle que j’ai développée autour du modèle de Lise Bourbeau dans Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même. Là encore, je considère aujourd’hui ces approches comme des grilles de lecture qui peuvent aider à s’interroger, et non comme des diagnostics capables d’expliquer à elles seules une douleur, une maladie ou une transformation corporelle.
Écouter une douleur sans négliger ce qu’elle peut avoir de médical
L’un des risques des lectures symboliques consiste à chercher tellement le sens d’une douleur que l’on oublie de rechercher sa cause physique. Ce serait, à mes yeux, une erreur importante.
Une douleur nouvelle, intense, persistante ou associée à d’autres symptômes mérite une attention adaptée. Dans le cas d’une sciatique, par exemple, certains signes doivent conduire à consulter rapidement ou en urgence, notamment l’apparition de troubles neurologiques importants ou l’aggravation de certains symptômes. La symbolique du corps n’a donc aucune raison de retarder une prise en charge nécessaire.
Complémentarité ne signifie pas remplacement
Je crois davantage à la complémentarité. Lorsque la médecine identifie une cause, nous pouvons la traiter tout en observant éventuellement ce que cette période provoque dans notre vie. Lorsqu’une douleur persiste malgré les démarches entreprises, nous pouvons continuer notre suivi médical tout en explorant, si nous le souhaitons, notre stress, notre hygiène de vie, notre sommeil ou certaines pratiques complémentaires.
Médicaments et produits naturels : garder la même prudence
Ce raisonnement vaut également pour les médicaments. J’ai personnellement tendance à être prudent avec les antalgiques, notamment parce qu’une expérience passée de dépendance à un médicament opioïde a marqué mon rapport à ces traitements. Cette histoire personnelle ne signifie absolument pas qu’il faille éviter les médicaments lorsqu’ils sont utiles ; dans le cas de certains antalgiques comme la codéine, les autorités sanitaires recommandent notamment de respecter les doses, la durée prescrite et les modalités d’arrêt indiquées par un professionnel.
À l’inverse, chercher une alternative ne signifie pas accumuler sans précaution des compléments alimentaires ou des produits dits naturels. L’Anses rappelle que certains compléments peuvent présenter des risques et qu’ils ne doivent pas être considérés comme automatiquement anodins. Là encore, « naturel » ne veut pas forcément dire « sans conséquence ».
Une douleur n’est jamais une faute
Enfin, je voudrais insister sur une limite qui me semble essentielle : une personne n’est jamais coupable de sa douleur ou de sa maladie parce qu’elle n’aurait pas compris un supposé message de son corps. Une lecture symbolique ne doit jamais devenir une manière de reprocher à quelqu’un ce qui lui arrive. Elle n’a de sens, selon moi, que lorsqu’elle permet à la personne elle-même d’ouvrir une réflexion, librement et sans culpabilité.
Soigner le corps et écouter ce que nous vivons intérieurement
Aujourd’hui, lorsqu’une douleur apparaît, j’ai souvent le réflexe de regarder assez vite ce qui se passe dans ma vie. Je peux chercher une explication dans mes lectures, réfléchir à la période que je traverse ou m’interroger sur ce que cette douleur évoque symboliquement pour moi.
Cependant, j’essaie de ne pas transformer ce réflexe en certitude.
Une douleur peut simplement avoir une origine physique identifiable. Elle peut aussi s’inscrire dans une période où le stress, la fatigue ou l’état émotionnel modifient notre manière de la ressentir. Enfin, certaines personnes choisiront d’y ajouter une lecture énergétique ou spirituelle, tandis que d’autres n’en ressentiront absolument pas le besoin.
Toutes ces approches n’ont pas le même statut et ne répondent pas aux mêmes questions. C’est précisément pour cela qu’il me paraît important de ne pas les confondre.
Se poser des questions sans chercher une explication à tout
Lorsqu’une douleur revient, peut-être pouvons-nous commencer par prendre soin de ce qui doit l’être, puis nous accorder quelques instants pour observer notre situation. Quand cette douleur a-t-elle commencé ? Que traversais-je à ce moment-là ? Suis-je particulièrement fatigué ou tendu ? Ai-je besoin de ralentir, de parler, de changer quelque chose ou simplement de mieux prendre soin de moi ?
Aucune de ces questions ne remplace une consultation. Elles n’ont pas non plus besoin d’aboutir à une réponse extraordinaire. Parfois, la douleur possède une explication médicale claire et il n’est pas nécessaire d’aller chercher ailleurs.
Mais il peut aussi arriver qu’en nous interrogeant, nous découvrions quelque chose que nous n’avions pas encore voulu regarder.
C’est finalement ce que ma propre sciatique m’a appris. Je ne sais pas si mon corps « voulait » réellement me dire de ralentir. Je sais simplement que cette douleur m’a conduit à m’arrêter assez longtemps pour comprendre que j’en avais besoin.
Depuis, ma manière d’écouter le corps a changé.
Je ne cherche pas à opposer médecine, émotions, shiatsu ou symbolique. J’essaie plutôt de comprendre ce que chacune de ces approches peut apporter, tout en respectant ses limites.
Soigner le corps et chercher à comprendre ce que nous vivons intérieurement ne sont pas deux démarches opposées.
Peut-être que mieux écouter son corps commence simplement là : prendre au sérieux ce qu’il nous fait ressentir, chercher les soins nécessaires et rester suffisamment ouvert pour observer aussi ce qui se passe en nous.
Un Autre Nord
À chacun de trouver le sien.



