Chacun sa vérité. Cette expression peut déranger, car elle donne parfois l’impression que les faits n’existent plus et que toutes les versions se valent. Pourtant, ce n’est pas ainsi que je la comprends. Un événement peut réellement avoir eu lieu, tandis que deux personnes sincères en gardent une perception profondément différente.
Nous ne traversons jamais une situation de manière totalement neutre. Notre histoire, notre éducation, notre sensibilité et nos attentes influencent ce que nous voyons. Nos expériences passées ou nos blessures émotionnelles peuvent également modifier la manière dont nous recevons une parole ou un comportement. Avant d’aller plus loin dans cette réflexion je vous conseille de lire si ce n’est pas déjà fait, « Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même » de Lise Bourbeau.
J’ai progressivement compris cela au cours de mon cheminement personnel. Pendant longtemps, lorsque deux personnes s’opposaient, je cherchais surtout à savoir laquelle avait raison. Aujourd’hui, j’essaie davantage de comprendre ce que chacune peut voir depuis sa propre fenêtre.
Cela ne signifie pas que personne n’a jamais tort. Un mensonge reste un mensonge, tandis qu’une manipulation ne devient pas acceptable simplement parce que son auteur raconte sa propre version. Cependant, entre ces situations claires existe un immense espace où deux personnes peuvent être sincères tout en racontant différemment la même histoire.
Chacun sa vérité ne signifie pas que tous les faits se valent
Il me semble essentiel de distinguer les faits de la manière dont nous les vivons. Certains éléments peuvent être vérifiés : une parole a été prononcée, une action a eu lieu ou une personne était présente à un moment donné. En revanche, ce que chacun a ressenti face à cet événement appartient davantage à son expérience.
Prenons une remarque prononcée pendant une conversation. Une personne peut penser avoir simplement exprimé son opinion. L’autre peut avoir entendu une critique particulièrement dure. Les mots restent les mêmes, mais leur réception diffère.
La première pourra sincèrement dire : « Je ne voulais pas te blesser. » La seconde pourra tout aussi sincèrement répondre : « Pourtant, j’ai été blessé par ce que j’ai entendu. » Ces deux affirmations peuvent coexister sans que l’une annule automatiquement l’autre.
C’est souvent là que le conflit se complique. Nous voulons que l’autre reconnaisse notre version pour valider notre souffrance. Pourtant, accueillir son ressenti ne nous oblige pas à renoncer au nôtre. Chacun sa vérité, dans ce contexte, signifie surtout que chacun raconte aussi ce qu’il a vécu depuis sa propre place.
Une même histoire vue depuis deux fenêtres différentes
J’ai réellement intégré cette idée en observant une situation au sein de ma propre famille. Deux personnes proches ont partagé plusieurs années de leur vie. Pourtant, lorsqu’elles racontent aujourd’hui cette période, leurs souvenirs donnent parfois l’impression qu’elles n’ont pas vécu la même histoire.
L’une garde le sentiment d’avoir subi beaucoup d’exigence et de dureté. Elle se souvient de moments difficiles et d’une relation qui l’a profondément affectée. L’autre conserve une vision différente. Elle estime avoir beaucoup donné, avoir souvent aidé et s’être ensuite sentie rejetée ou injustement accusée.
Pendant longtemps, j’avais surtout entendu l’une de ces versions. Puis, après une longue période de distance avec l’autre personne, j’ai eu l’occasion d’écouter son histoire. Pour la première fois, je pouvais entendre sa perception sans chercher immédiatement à la confronter à celle que je connaissais déjà.
Je me suis alors rendu compte que leurs deux récits n’étaient pas forcément incompatibles. Chacune racontait cette période à travers son histoire, ses attentes et ce qu’elle traversait elle-même à cette époque. L’une pouvait sincèrement s’être sentie maltraitée tandis que l’autre pouvait avoir sincèrement pensé agir correctement.
Nous ne regardons pas toujours une même histoire depuis la même fenêtre.
Cette image m’aide beaucoup aujourd’hui. Si deux personnes se tiennent de chaque côté d’une maison, elles ne voient pas exactement le même paysage. Reconnaître ce que l’autre aperçoit ne nous oblige pas à quitter notre propre fenêtre. Cela permet simplement de comprendre qu’il existe peut-être une partie du décor qui nous échappait.
Notre histoire influence notre manière de percevoir l’autre
Nous aimerions parfois croire que notre perception correspond directement à la réalité. Pourtant, nous ne commençons jamais une relation avec une page totalement blanche. Notre éducation nous a transmis certaines règles et notre famille nous a appris ce qu’elle considérait comme acceptable ou non. Notre histoire personnelle influence également notre rapport à l’amour, au respect, à l’autorité ou à la réussite.
Certaines familles valorisent fortement la réussite sociale ou professionnelle. D’autres accordent davantage d’importance au devoir, à la discrétion ou au respect de certains codes. Nous pouvons conserver ces exigences longtemps après l’enfance sans toujours nous demander d’où elles viennent.
Nos expériences personnelles ajoutent d’autres filtres. Une personne qui s’est souvent sentie abandonnée pourra vivre une absence d’une manière particulière. Quelqu’un qui a beaucoup souffert du mensonge réagira peut-être très fortement à une parole qu’il juge ambiguë. Dans certaines situations, ce qui se passe aujourd’hui vient donc toucher quelque chose de plus ancien.
Cette réflexion rejoint celle que j’ai développée dans mon article consacré à la colère et aux blessures émotionnelles. Comprendre l’origine possible d’une réaction ne permet pas de tout excuser. Cela peut néanmoins nous aider à comprendre pourquoi un même événement produit des réactions très différentes selon les personnes.
J’approfondis les héritages familiaux et les mémoires transgénérationnelles dans l’article Mémoires transgénérationnelles : portons-nous parfois une histoire qui ne commence pas avec nous ? Certaines croyances, attentes ou loyautés semblent parfois traverser les générations et continuer à influencer nos comportements. Ce sujet mérite toutefois d’être exploré pour lui-même.
Pourquoi avons-nous autant besoin d’avoir raison ?
Lorsqu’un conflit apparaît, quelque chose se joue souvent très vite. Nous ne cherchons plus seulement à expliquer notre ressenti : nous voulons parfois que l’autre reconnaisse qu’il a tort. Cette différence paraît légère, mais elle change profondément la conversation.
Dire « je voudrais que tu comprennes pourquoi j’ai été blessé » n’a pas la même intention que demander à quelqu’un d’admettre qu’il est entièrement responsable de notre souffrance. Dans le second cas, l’autre se sent facilement attaqué et commence naturellement à défendre sa propre version.
Chacun apporte alors ses arguments, puis rappelle les erreurs de l’autre. Peu à peu, la discussion ne porte même plus sur l’événement initial. Elle devient une bataille destinée à déterminer qui possède la bonne version de l’histoire.
Pourtant, comprendre la vérité vécue de l’autre ne signifie pas abandonner la nôtre. Nous pouvons dire : « Je comprends pourquoi tu l’as ressenti ainsi » sans penser pour autant : « Tu as raison sur tout et j’ai tort. »
Cette distinction m’a demandé du temps. Aujourd’hui, elle m’aide à comprendre que reconnaître la souffrance de quelqu’un ne signifie pas prendre automatiquement toute la responsabilité de ce qu’il a ressenti.
Regarder depuis la fenêtre de l’autre demande parfois du temps
J’aimerais pouvoir dire que je parviens immédiatement à appliquer cette manière de penser dans chaque conflit. Ce serait faux. Lorsque quelque chose me met en colère, je peux encore réagir avant d’avoir suffisamment pris de recul. Dans ces moments-là, je vois d’abord ce qui se passe depuis ma propre fenêtre.
Cependant, ma manière de réagir a évolué. La colère redescend aujourd’hui plus rapidement qu’autrefois et, une fois le calme revenu, j’arrive davantage à m’interroger sur la perception de l’autre. Qu’a-t-il compris ? Qu’a-t-il ressenti ? Et si ce qui me semblait évident ne l’était pas du tout pour lui ?
Ce recul change souvent ma lecture de la situation. Il ne rend pas automatiquement le comportement de l’autre acceptable et certaines limites doivent rester claires. En revanche, il m’empêche plus facilement de considérer ma première interprétation comme la seule possible.
J’aurais aimé comprendre ce fonctionnement plus tôt, car cela m’aurait probablement évité certains conflits et plusieurs paroles inutiles. Aujourd’hui encore, je préfère parfois m’éloigner quelque temps lorsque la colère monte. Cette distance m’aide à ne pas prononcer des mots uniquement destinés à blesser en retour.
Quand les non-dits finissent par faire exploser la relation
J’ai récemment observé une autre situation entre deux personnes de mon entourage. Une tension semblait s’être installée progressivement, mais personne n’exprimait réellement ce qui dérangeait. Puis une dispute particulièrement forte a éclaté et a laissé des traces bien au-delà du désaccord initial.
Après le conflit, chacune semblait observer l’autre pour essayer de deviner son état d’esprit. Pourtant, une conversation plus simple aurait peut-être permis de comprendre beaucoup plus tôt ce que chacune ressentait.
Cette situation m’a rappelé l’image d’une cocotte-minute. Nous pouvons supporter une première contrariété, puis une deuxième et encore une troisième. Nous nous disons que ce n’est pas suffisamment grave pour en parler, tandis que la pression continue à monter.
Lorsque la soupape finit par céder, nous ne réagissons plus seulement à ce qui vient de se produire. Plusieurs frustrations peuvent ressortir en même temps. Nous accusons, nous généralisons et nous utilisons parfois des blessures anciennes pour atteindre l’autre.
Exprimer une gêne plus tôt aurait peut-être évité cette accumulation. Encore faut-il trouver le bon moment et la bonne manière de le faire.
Dire ce qui nous a blessés sans transformer l’autre en coupable
Nous entendons souvent qu’il faut « dire les choses ». Je suis d’accord, mais cette expression ne suffit pas. Dire ce que nous ressentons au mauvais moment ou de manière agressive peut produire exactement l’effet inverse de celui que nous recherchons.
Si nous parlons sous le coup de la colère, l’autre risque de ne plus entendre notre blessure. Il entendra surtout une accusation et cherchera probablement à se défendre.
C’est notamment pour cette raison que l’idée de parole impeccable, que j’ai découverte à travers les accords toltèques, me parle beaucoup. J’ai depuis approfondi cette réflexion dans mon article consacré aux Quatre Accords toltèques au quotidien. Pour moi, l’essentiel consiste à chercher une parole suffisamment juste pour exprimer ce qui doit l’être sans utiliser les mots pour blesser volontairement.
Cela implique parfois d’attendre. Récemment, une situation familiale m’avait déplu et j’aurais pu réagir immédiatement. Pourtant, j’ai préféré laisser passer quelques jours avant d’en reparler.
Lorsque le moment m’a semblé plus adapté, j’ai simplement évoqué le fait qu’une personne avait probablement été particulièrement fatiguée ce soir-là. Mon interlocuteur m’a répondu qu’il partageait cette impression. Rien de plus n’était nécessaire.
Le message était passé sans accusation et sans nouvelle dispute. Cette expérience m’a rappelé qu’une parole juste ne demande pas toujours une longue explication. Quelques mots prononcés au bon moment peuvent parfois suffire.
Exprimer son ressenti plutôt que définir les intentions de l’autre
Il existe également une différence importante entre raconter ce que nous avons vécu et expliquer à quelqu’un ce qu’il aurait voulu faire.
Dire « tu as cherché à m’humilier » attribue directement une intention à l’autre. À l’inverse, dire « je me suis senti humilié lorsque cela s’est produit » décrit ce que nous avons vécu.
La nuance peut sembler légère, mais elle change l’espace laissé à l’autre. Peut-être voulait-il réellement nous humilier. Cependant, il est également possible qu’il n’ait absolument pas mesuré l’effet de ses paroles.
En décrivant notre ressenti, nous lui donnons la possibilité d’expliquer sa propre perception. Nous pouvons ensuite écouter ce qu’il a vécu sans être obligés d’adopter sa version.
Cela ne signifie pas que nous devons devenir tellement prudents que nous n’osons plus poser de limites. Une violence, une manipulation ou un manque de respect ne deviennent pas acceptables sous prétexte que chacun a sa vérité. Certains comportements nécessitent au contraire une limite très claire.
Cependant, beaucoup de conflits ordinaires ne relèvent pas de ces situations extrêmes. Ils naissent d’incompréhensions, d’attentes différentes et de paroles reçues à travers deux histoires personnelles. Dans ces cas-là, écouter avant de chercher un coupable peut réellement changer la relation.
La sincérité a elle aussi plusieurs niveaux
Parler de la vérité de chacun pose néanmoins une autre question : sommes-nous toujours totalement sincères avec nous-mêmes ? Nous pouvons raconter quelque chose avec conviction tout en évitant de regarder une partie de notre propre responsabilité.
L’être humain possède une grande capacité à justifier ses comportements. Nous pouvons nous présenter uniquement comme victimes d’une situation sans reconnaître certaines paroles prononcées de notre côté. À l’inverse, nous pouvons minimiser ce que quelqu’un nous fait subir parce qu’il serait trop difficile d’accepter une autre réalité de la relation.
C’est pourquoi la sincérité envers les autres ne suffit pas toujours. Il existe aussi une forme de sincérité beaucoup plus intime, celle qui apparaît lorsque nous nous retrouvons seuls face à nous-mêmes.
Ai-je réellement tout fait pour apaiser la situation ? Est-ce que j’écoute l’autre ou est-ce que j’attends simplement mon tour pour répondre ? Est-ce que je cherche encore à comprendre ou seulement à gagner ?
Ces questions peuvent être inconfortables. Pourtant, elles nous aident parfois à distinguer ce que nous avons réellement vécu des histoires que nous construisons aussi pour protéger notre image ou éviter une remise en question.
Regarder depuis la fenêtre de l’autre sans quitter la sienne
Comprendre qu’il peut exister plusieurs perceptions d’une même situation ne signifie pas renoncer à ce que nous ressentons. Nous n’avons pas besoin de quitter notre fenêtre pour essayer, pendant quelques instants, de regarder depuis celle de l’autre.
Que voit-il que je ne vois pas ? Qu’a-t-il compris de mes paroles ? Quelle partie de son histoire peut expliquer sa réaction ? De la même manière, que ne voit-il pas encore de ce que j’ai moi-même vécu ?
Cette démarche ne résout pas tous les conflits. Deux personnes peuvent parfaitement écouter leurs perceptions respectives et rester en désaccord. Pourtant, elles peuvent déjà cesser de considérer que l’autre ment simplement parce qu’il ne raconte pas exactement la même histoire.
Cette idée rejoint finalement la tolérance. Elle pourrait même être transmise très tôt aux enfants : écouter la version de l’autre ne signifie pas perdre ou lui donner raison. Cela signifie simplement accepter qu’une même situation puisse être regardée depuis plusieurs endroits.
Je continue moi-même à apprendre cette manière de faire. Je réagis encore parfois trop rapidement et j’ai quelquefois besoin de temps avant de réussir à regarder depuis la fenêtre de l’autre. Cependant, je sais désormais qu’un conflit s’apaise rarement lorsque chacun cherche uniquement à prouver son innocence.
Il évolue davantage lorsque nous arrivons à expliquer ce qui nous a touchés tout en laissant à l’autre la possibilité de raconter ce qu’il a vécu.
Dire ce qui m’a blessé ouvre davantage le dialogue que chercher à prouver que l’autre est coupable.
Peut-être resterons-nous en désaccord après cette conversation. Mais si nous avons réellement écouté la vérité vécue de l’autre sans chercher à effacer la nôtre, nous aurons au moins commencé à mieux nous comprendre.
Un Autre Nord
À chacun de trouver le sien.




Laisser un commentaire