L’enfant intérieur est une expression que l’on rencontre souvent lorsqu’on s’intéresse à la connaissance de soi, aux blessures émotionnelles ou au travail thérapeutique. Pourtant, elle peut sembler étrange au premier abord. De quel enfant parle-t-on lorsque nous sommes devenus adultes ? S’agit-il simplement de souvenirs, d’émotions anciennes ou d’une véritable partie de nous qui continuerait à influencer notre manière de vivre ?
Je ne pense pas qu’il existe une seule façon de répondre à cette question. Pour certaines personnes, l’enfant intérieur représente les émotions, les besoins et les expériences vécues pendant l’enfance qui continuent à laisser des traces. D’autres y ajoutent une dimension plus symbolique ou spirituelle. Dans mon propre parcours, je le perçois comme une version passée de moi-même qui fait toujours partie de ce que je suis aujourd’hui.
J’ai surtout découvert à quel point cette notion pouvait me concerner lors d’une séance d’hypnose. Jusque-là, je n’avais jamais imaginé que l’enfant que j’avais été puisse encore porter autant de tristesse et de peur. Cette expérience m’a amené à regarder autrement une partie de mon histoire, mais aussi à comprendre que chacun entretient une relation différente avec son propre enfant intérieur.
Qu’appelle-t-on l’enfant intérieur ?
Parler d’enfant intérieur ne signifie pas qu’un enfant existerait littéralement quelque part en nous. L’expression sert plutôt à représenter la part de notre histoire construite pendant l’enfance : nos émotions, nos besoins, nos souvenirs, mais aussi certaines manières de réagir que nous avons apprises très tôt.
L’enfant intérieur ne se résume d’ailleurs pas aux blessures. Il peut aussi être associé à la curiosité, au jeu, à la créativité, à la spontanéité ou à la capacité de s’émerveiller. Certaines personnes restent naturellement très proches de cette dimension d’elles-mêmes. D’autres peuvent avoir davantage de difficultés à l’écouter ou à reconnaître ce qu’elle porte.
C’est ici qu’une nuance me paraît importante. Tout le monde n’a pas cherché à faire taire son enfant intérieur. Ce serait transformer mon expérience personnelle en règle générale. Dans mon cas, en revanche, j’ai progressivement compris que je m’étais construit en opposition avec une partie beaucoup plus vulnérable de l’enfant que j’avais été.
Les expériences de l’enfance participent naturellement à notre construction. Elles peuvent influencer notre manière de créer des liens, de gérer nos émotions ou de réagir lorsque nous avons peur. Cela ne signifie pas pour autant que chaque difficulté adulte trouve nécessairement son origine dans l’enfance. Notre vie continue ensuite à nous transformer à travers nos rencontres, nos choix et les événements que nous traversons.
Quand j’ai appris à faire taire une partie de moi
Lorsque j’étais jeune, mon entourage me trouvait souvent plus mature que les autres personnes de mon âge. Pendant longtemps, différentes explications ont été données à cette maturité. Avec le recul, je pense surtout que certaines expériences difficiles vécues pendant mon enfance m’ont amené à grandir beaucoup trop vite.
À l’adolescence, quelque chose a profondément changé dans ma manière d’être. J’ai commencé à m’endurcir, à cacher davantage mes émotions et à prendre mes distances avec certaines marques d’affection. Mon comportement est aussi devenu beaucoup plus provocateur et attiré par des conduites à risque.
Aujourd’hui, je regarde cette période différemment. J’ai le sentiment que beaucoup de ces comportements constituaient une manière de signaler que quelque chose n’allait pas, alors que je ne savais pas encore mettre des mots dessus.
Après plusieurs années de cheminement personnel, une autre hypothèse s’est ajoutée. J’ai découvert combien ma lignée familiale accordait de valeur à la force, à la réussite et à ce que chacun accomplissait. J’en parle plus longuement dans mon article consacré aux mémoires transgénérationnelles.
Je pense aujourd’hui que l’enfant fragilisé que j’étais ne correspondait pas à l’image que j’avais inconsciemment appris à valoriser. J’ai alors construit une version beaucoup plus dure de moi-même.
Quand je dis parfois que j’ai « tué » mon enfant intérieur, je ne parle évidemment pas d’une disparition réelle. Cette expression décrit plutôt la sensation d’avoir étouffé cette part fragile de moi jusqu’à ne presque plus l’entendre. J’ai appris à ne plus montrer certaines émotions et à avancer comme si cette vulnérabilité n’existait plus.
Ma rencontre avec mon enfant intérieur sous hypnose
Bien des années plus tard, j’ai entrepris une séance d’hypnose parce que j’avais le sentiment d’être bloqué dans mon évolution. Je ne savais pas exactement d’où venait ce blocage. Je me demandais simplement si une partie de mon histoire pouvait encore m’empêcher d’avancer.
Pendant cette séance, une sensation très particulière est apparue. Je me sentais entravé, comme enfermé dans quelque chose qui m’empêchait de bouger. Cette impression m’était familière, même si je n’avais jamais vraiment compris ce qu’elle représentait.
La thérapeute m’a alors accompagné dans un travail de régression. Lorsque nous sommes arrivés à une période de mon enfance, j’ai senti que quelque chose était présent, mais tout semblait verrouillé. Je n’arrivais pas à aller plus loin.
La séance m’a ensuite conduit vers une image que j’ai interprétée, dans ma propre grille spirituelle, comme une possible vie antérieure. J’y voyais un guerrier très puissant, armé d’une grande épée. Il représentait pour moi cette partie combattante capable d’affronter les difficultés par la force.
Je précise volontairement qu’il s’agit d’une interprétation personnelle vécue sous hypnose. Je ne peux pas démontrer que cette image correspondait réellement à une vie antérieure. Elle a néanmoins eu un sens symbolique très fort pour moi. Un article a été rédigé pour approfondir le sujet : Hypnose consciente : que se passe-t-il vraiment pendant une séance ?
Pendant la séance, j’ai dit à ce guerrier que je ne voulais plus passer ma vie à combattre et quje souhaitais déposer les armes. Je l’ai remercié pour ce qu’il m’a apporté puis nous avons, avec ma thérapeute, sommes retournés vers l’enfant. Plus l’image du guerrieur s’éloignait, plus la sensation d’entrave revenait.
Un enfant triste que je n’avais jamais réellement écouté
L’image qui m’est apparue était très différente de celle du guerrier.
Je voyais un enfant recroquevillé et caché dans un coin, comme s’il cherchait à disparaître. Il me semblait profondément triste, effrayé et seul. Je le regardais presque de l’extérieur, à la troisième personne.
La thérapeute m’a invité à lui parler à voix haute. À mesure que je lui adressais des mots, l’image mentale que j’avais de lui semblait évoluer. J’avais l’impression qu’il réagissait à ce que je disais.
Il ne m’a pas accueilli immédiatement. Je le sentais méfiant, comme s’il n’avait aucune raison de croire que j’allais réellement l’écouter cette fois-ci. Cette sensation m’a profondément marqué. J’avais passé tellement de temps à ignorer ses peurs que je ne pouvais pas imaginer retrouver sa confiance en quelques minutes.
Vers la fin de la séance, j’ai néanmoins eu le sentiment qu’il acceptait davantage ma présence. Il restait prudent, mais quelque chose semblait commencer à s’ouvrir.
Avant cette expérience, je n’avais absolument pas conscience de cette tristesse. Si cette représentation traduisait réellement quelque chose de ce que j’avais ressenti enfant, alors j’avais réussi pendant des années à maintenir cette partie de mon histoire à une grande distance de ma conscience.
Cette séance n’a évidemment pas réglé tout cela en une fois. Elle m’a surtout donné une direction : cesser d’ignorer cette partie de moi et commencer à l’écouter.
Donner une place à son enfant intérieur dans la vie quotidienne
Après cette séance, je me suis demandé comment entretenir ce lien sans avoir besoin de revivre constamment l’expérience sous hypnose.
Une réponse se trouvait étrangement déjà chez moi.
Bien des années auparavant, j’avais acheté une toile réalisée par une personne importante de mon parcours. Elle représente le portrait d’un enfant triste qui, depuis toujours, me rappelle beaucoup l’enfant que j’étais. L’artiste ne me connaissait pourtant pas à cet âge. Je me souviens que le jour où j’ai acheté sa toile, elle m’a dit : « Oui, c’est toi ! »
Je ne cherche pas à savoir s’il s’agit d’une simple coïncidence ou de quelque chose de plus symbolique. Ce qui compte aujourd’hui est la place que cette toile a prise dans ma vie.
Après la séance, je l’ai déplacée pour la voir régulièrement lorsque je partage certains moments avec ma famille. Mon regard se pose souvent sur cet enfant et il m’arrive de lui adresser mentalement quelques mots. Ce geste est très simple. Pourtant, il m’aide à ne plus oublier cette partie de moi.
J’ai également commencé à m’intéresser davantage au concept d’enfant intérieur. Comme souvent lorsque je découvre un nouveau sujet, j’ai commencé par lire. Parmi ces lectures figure Prendre soin de l’enfant intérieur, du moine bouddhiste Thich Nhat Hanh, auquel je consacrerai probablement un article spécifique.
Je sais toutefois que je n’ai encore fait qu’effleurer ce travail. Certaines réflexions demandent du temps avant de pouvoir être réellement intégrées. Je préfère avancer progressivement plutôt que chercher à tout comprendre en quelques semaines. Cette manière de voir les périodes d’intégration a d’ailleurs pris davantage de place dans mon cheminement depuis, comme je l’explique dans Quand on a l’impression de ne plus avancer.
Les blessures de l’enfant peuvent-elles encore parler à travers l’adulte ?
Ce travail m’a aussi amené à observer certaines réactions adultes avec un regard différent.
Une colère très forte, une peur difficile à expliquer ou un besoin important de reconnaissance peuvent parfois faire écho à des expériences plus anciennes. Cela ne signifie pas que nous devons immédiatement chercher un traumatisme d’enfance derrière chaque émotion. Il peut néanmoins être intéressant de nous demander pourquoi certaines situations nous touchent beaucoup plus fortement que d’autres.
C’est également ce que j’ai retrouvé dans la grille proposée par Lise Bourbeau dans Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même. Ses propositions appartiennent au développement personnel et ne constituent pas un modèle psychologique scientifiquement établi. Elles m’ont néanmoins aidé à observer certaines réactions sous un autre angle.
Dans mon propre parcours, le besoin de réussir, de mériter ma place ou d’être reconnu me semble davantage appartenir à la version de moi que j’ai construite en grandissant qu’à l’enfant que j’étais au départ.
Selon ce que l’on m’a raconté, cet enfant était curieux des autres. Il pouvait parler facilement avec différentes personnes, leur poser des questions et chercher à comprendre leur manière de vivre ou leurs passions. Je retrouve progressivement cette curiosité aujourd’hui.
J’ai notamment remarqué que ma manière de parler de moi évoluait. Je ressens moins le besoin d’utiliser mes réalisations pour dire qui je suis. Lorsque je raconte une expérience personnelle, c’est davantage pour expliquer ce que j’en ai compris ou situer l’endroit où j’en suis dans mon cheminement.
Peut-être est-ce aussi une manière de laisser revenir certaines qualités qui n’avaient jamais complètement disparu.
L’enfant intérieur comme une version de nous-mêmes
Je parle souvent de mon enfant intérieur en disant « il ». Pourtant, je ne le considère pas comme une personne différente de moi. Il représente une version de moi-même à une période précise de mon existence.
Cette distinction m’aide à prendre du recul. Je peux regarder cet enfant avec davantage de douceur que lorsque je suis complètement absorbé par les émotions qu’il porte. Je peux également reconnaître ce qu’il a vécu sans avoir l’impression que toute mon identité adulte se résume à ces expériences.
Aujourd’hui, je vois davantage notre identité comme une succession de versions de nous-mêmes. L’enfant que nous avons été fait partie de nous. L’adolescent aussi. L’adulte que nous sommes aujourd’hui continuera lui-même à évoluer.
Dans ma conception spirituelle personnelle, cette idée va encore plus loin. Je crois que l’âme conserve également la trace d’autres expériences et peut-être d’autres incarnations. C’est une croyance qui appartient à mon propre cheminement et qui n’est absolument pas nécessaire pour travailler autour de l’enfant intérieur.
Une lecture simplement psychologique ou symbolique suffit déjà à poser une question intéressante : quelles parties de notre histoire continuent à influencer la personne que nous sommes devenue ?
Comprendre les blessures sans excuser ce qui s’est passé
Mon cheminement spirituel influence aussi la manière dont je regarde certaines épreuves vécues dans mon enfance.
Je crois aujourd’hui que notre âme peut choisir certaines grandes expériences avant de s’incarner afin d’évoluer. J’ai pu aborder ce sujet dans l’article Vies antérieures : que signifie l’idée d’avoir déjà vécu ? Dans cette conception, certaines blessures pourraient donc s’inscrire dans un chemin beaucoup plus vaste.
Cette croyance m’aide personnellement à chercher ce que je peux apprendre d’une expérience au lieu de rester uniquement dans la colère. Mais je tiens à poser une limite très claire.
Donner un sens spirituel à une souffrance ne signifie jamais excuser celui qui l’a provoquée.
Une personne qui subit une violence n’en devient pas responsable parce que l’on croit à un chemin de vie choisi avant l’incarnation. Cette lecture ne doit jamais être imposée à quelqu’un qui souffre, encore moins utilisée pour minimiser ce qu’il a vécu.
Dans mon propre parcours, comprendre certaines blessures m’a parfois permis de diminuer la colère que je portais. Cela peut ouvrir un chemin vers le pardon, mais ce chemin reste profondément personnel.
Pardonner ne signifie pas oublier. Cela n’oblige pas non plus à renouer une relation ou à considérer qu’un comportement était acceptable. Parfois, le pardon consiste surtout à ne plus vouloir que ce qui s’est passé continue à gouverner notre présent.
Comprendre son enfant intérieur pour grandir autrement
Je ne pense plus aujourd’hui que grandir signifie devoir abandonner l’enfant que nous avons été.
L’adulte a naturellement besoin d’apprendre, de prendre des responsabilités et de s’adapter au monde. Mais cette évolution n’oblige pas à effacer la sensibilité, les besoins ou les qualités qui existaient auparavant.
Dans mon cas, le travail autour de l’enfant intérieur m’aide à comprendre certaines tristesses et certaines colères. Il m’aide également à reconnaître que les personnes en face de moi portent elles aussi leur propre histoire.
Cette idée change parfois la manière dont je regarde un conflit. Si une situation réveille quelque chose de douloureux chez moi, peut-être qu’elle touche également une ancienne blessure chez l’autre. Cela ne rend pas tous les comportements acceptables, mais cette compréhension peut parfois créer suffisamment de distance pour ne plus répondre uniquement par la colère.
C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je considère aujourd’hui le travail sur l’enfant intérieur comme une étape importante de mon cheminement.
Pas parce que tout le monde aurait nécessairement un enfant intérieur blessé ou oublié.
Mais parce que nous avons tous été enfants.
Nous avons tous traversé des expériences qui ont participé à construire l’adulte que nous sommes aujourd’hui. Certaines ont laissé de la joie et de la confiance. D’autres ont créé des peurs, des protections ou des blessures. Prendre le temps de les regarder peut parfois nous aider à mieux comprendre ce qui continue à vivre en nous.
Se reconnecter à son enfant intérieur ne signifie donc pas redevenir l’enfant que nous étions. Il s’agit plutôt de reconnaître ce que cette part de notre histoire porte encore aujourd’hui : des émotions, des besoins et parfois des blessures, mais aussi de la curiosité, de la spontanéité ou de la joie.
Pour moi, grandir ne consiste plus à faire disparaître les anciennes versions de moi-même.
Il s’agit davantage d’apprendre à leur donner une place suffisamment juste pour qu’elles n’aient plus besoin de crier pour être entendues.
Un Autre Nord
À chacun de trouver le sien.




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