La colère est une émotion que nous cherchons souvent à faire taire le plus vite possible. Elle dérange, elle déborde parfois, elle nous fait dire des choses que nous regrettons ensuite. Pourtant, avec le temps, j’ai commencé à la regarder autrement.
Je ne pense plus seulement à la colère comme à une réaction qu’il faudrait contrôler. Je la vois aussi comme un signal. Dans certaines situations, elle semble indiquer qu’un point sensible vient d’être touché, quelque chose de plus profond que l’événement lui-même.
C’est une idée que j’ai progressivement intégrée à travers les travaux de Lise Bourbeau sur les blessures de l’âme. Dans cette approche, une réaction très forte peut signaler qu’une blessure intérieure vient d’être activée. Nous adoptons alors un masque pour nous protéger. Cette approche ne constitue pas une vérité psychologique universelle, mais elle m’a personnellement aidé à comprendre certaines de mes réactions.
Une colère forte mérite parfois d’être écoutée avant d’être exprimée.
Quand la réaction semble plus forte que la situation
Pendant longtemps, je me mettais très vite en colère quand j’avais l’impression qu’une personne se moquait de moi. Je pouvais le dire très directement : « Tu me prends pour un con ? »
Avec le recul, j’associe ces réactions à la blessure de trahison décrite par Lise Bourbeau. Elle l’associe au masque du contrôlant. Ce qui m’atteignait n’était pas seulement la situation présente. J’avais l’impression que l’autre cherchait à me tromper, à me manipuler ou à profiter de ma confiance.
Cette blessure semble s’être progressivement apaisée chez moi. Le mécanisme peut encore apparaître, mais j’arrive généralement à le reconnaître beaucoup plus rapidement.
Aujourd’hui, c’est davantage l’injustice qui peut provoquer chez moi une réaction très vive. J’ai beaucoup de mal lorsqu’une personne ment et semble malgré tout s’en sortir. Les situations que je juge profondément injustes me font aussi réagir.
La colère peut alors monter très vite. C’est justement cette rapidité qui est devenue pour moi un premier indice. Quand ma réaction me semble disproportionnée, je me demande si la situation n’a pas touché quelque chose de plus profond.
Quand la colère prend le dessus
Lorsqu’une blessure est encore sensible, nous ne disposons pas toujours du recul nécessaire dans les premières secondes.
Je peux alors me mettre très fortement en colère et utiliser des mots qui dépassent ma pensée. Il peut même y avoir, dans ces moments-là, une volonté de faire mal à l’autre.
Pas nécessairement parce que je souhaite réellement le blesser, mais parce que j’ai moi-même ressenti une douleur et qu’une partie de moi cherche à la lui faire ressentir à son tour.
Si tu m’as blessé, je vais te montrer à quel point j’ai mal.
C’est précisément à cet endroit que le masque protecteur peut prendre beaucoup de place.
Dans La Guérison des 5 blessures, Lise Bourbeau développe largement cette idée : lorsque l’ego pense qu’une blessure est activée, il cherche à nous protéger en nous faisant reprendre nos anciens comportements. Il s’appuie sur ce que nous avons vécu et sur les conclusions que nous en avons tirées dans le passé.
La colère peut alors prendre plusieurs formes : hausser le ton, accuser, se justifier ou vouloir avoir raison. Sur le moment, nous pensons parfois que l’autre provoque entièrement notre colère. Pourtant, la réalité peut être plus complexe.
S’éloigner pour comprendre ce qui vient d’être touché
L’une des choses qui m’a le plus aidé est finalement très simple : ne pas chercher à tout régler immédiatement.
Lorsque je sens que la colère monte trop fortement, je préfère désormais m’éloigner. Je me retrouve seul quelques instants pour laisser redescendre la pression. Parfois, j’écoute de la musique. Cela m’aide à sortir de la réaction immédiate et à retrouver progressivement un état dans lequel je peux réfléchir avec davantage de lucidité.
Le but n’est pas de fuir définitivement la discussion. Au contraire, je cherche à revenir ensuite vers la situation suffisamment calme pour exprimer ce que je voulais réellement dire, plutôt que ce que la colère aurait décidé à ma place.
J’ai constaté quelque chose d’assez étonnant : le simple fait de prendre conscience que je suis en colère commence déjà à diminuer son intensité. Il y a comme une petite distance qui se crée. Je ne suis plus uniquement dans : « Cette personne m’énerve. »
Je peux commencer à me demander : « Qu’est-ce qui me met réellement dans cet état ? » Et cette question change beaucoup de choses.
Derrière la colère, chercher ce qui fait mal
Une fois revenu au calme, il devient souvent plus facile d’identifier ce qui a été touché.
Dans mon cas, je reconnais aujourd’hui assez rapidement certaines réactions liées à l’injustice.
Lorsqu’une situation me donne le sentiment que quelqu’un ment, trompe les autres ou bénéficie injustement d’une situation, je peux sentir cette blessure se réveiller très fortement.
Cela ne signifie pas que la situation est imaginaire ou que l’injustice n’existe pas. Il faut éviter l’excès inverse qui consisterait à penser : « Si je suis en colère, le problème vient uniquement de moi. »
Une situation peut réellement être injuste. Une personne peut réellement avoir menti ou franchi une limite. Mais deux choses peuvent être vraies en même temps : l’événement mérite peut-être une réaction et, en parallèle, il vient réveiller quelque chose de particulièrement sensible en nous.
Comprendre cette différence permet de choisir plus facilement la manière dont nous voulons répondre.
Lorsque la colère vient de l’autre
Ce regard sur nos propres réactions peut également transformer notre manière de recevoir celles des autres.
Lorsqu’une personne se met soudainement très en colère contre nous, notre premier réflexe est naturellement de réagir. Nous nous sentons attaqués, alors nous nous défendons. Et parfois, notre propre blessure est activée par la réaction de l’autre. Nous voilà alors deux personnes blessées essayant chacune de se protéger. C’est souvent là que les conflits prennent une ampleur disproportionnée.
Aujourd’hui, lorsque cela est possible, j’essaie de prendre un peu de recul sur la réaction de l’autre. Je me demande ce qui a pu être touché chez cette personne. Pourquoi cette phrase a-t-elle provoqué une telle réaction ? Pourquoi cet événement, apparemment mineur de mon point de vue, semble-t-il avoir pris une importance considérable pour elle ?
Je ne peux évidemment pas connaître avec certitude la réponse. Je peux seulement observer et formuler des hypothèses. Cette manière de prendre du recul rejoint également ce que j’ai découvert avec les Quatre Accords toltèques. Ne pas tout prendre personnellement et éviter de faire trop vite des suppositions peuvent justement nous aider à ne pas répondre immédiatement par notre propre colère.
Mais parfois, le simple fait de comprendre que la réaction de l’autre n’est peut-être pas dirigée uniquement contre moi change complètement ma manière de la recevoir.
Comprendre l’autre pour ne pas tout prendre contre soi
Lorsqu’une personne réagit très fortement, nous avons facilement tendance à interpréter sa colère comme une définition de ce que nous sommes. Si quelqu’un nous accuse violemment, nous pouvons nous sentir coupables, rejetés ou remis en question. Mais sa réaction parle aussi de son propre vécu.
Elle peut toucher une peur, une humiliation passée, une impression d’abandon, de trahison, de rejet ou d’injustice. Dans l’approche de Lise Bourbeau, les attitudes, les réactions ou certains indices corporels peuvent orienter notre réflexion. Ils peuvent suggérer certaines blessures dominantes, sans jamais constituer un diagnostic. Les liens entre morphologie et blessures appartiennent à sa propre grille de lecture. Ils ne permettent pas d’identifier avec certitude ce que vit une personne.
C’est une distinction importante. Le but n’est pas de regarder une personne en pensant : « Je sais exactement quelle est ta blessure. » Le but peut simplement être de nous demander : « Et si cette colère parlait aussi d’une douleur que je ne vois pas ? » Cette question peut laisser davantage de place à l’indulgence.
Cette réflexion rejoint aussi celle que j’ai développée dans Chacun sa vérité, où j’explore la manière dont deux personnes peuvent vivre et interpréter différemment une même situation.
Faire attention à l’autre sans vivre à sa place
Je pense que nos relations changeraient beaucoup si nous étions davantage attentifs à ce qui peut blesser les personnes qui nous entourent.
Lorsque nous connaissons bien quelqu’un, nous finissons souvent par savoir quels sujets, quels mots ou quelles attitudes peuvent réveiller quelque chose de douloureux chez lui. Cela ne signifie pas marcher constamment sur des œufs ou renoncer à être soi-même. Cela signifie simplement prendre en considération la personne qui se trouve en face de nous.
Si je sais qu’une certaine manière de parler provoque chez quelqu’un une profonde sensation de rejet, est-il nécessaire de continuer à utiliser cette manière de communiquer ? Si je peux dire exactement la même chose autrement, pourquoi ne pas le faire ?
Pour moi, comprendre les blessures émotionnelles nous donne aussi cette responsabilité : essayer de ne pas appuyer inutilement là où nous savons que l’autre souffre. Mais il existe une limite importante : nous ne pouvons pas faire le travail intérieur à la place de quelqu’un.
On ne peut pas imposer une prise de conscience
Chacun avance à son rythme. Certains cherchent à comprendre leurs réactions, leur histoire et leurs blessures. D’autres n’en ressentent pas le besoin, et cela leur appartient. Même si nous croyons reconnaître un mécanisme chez quelqu’un, le lui expliquer n’est pas toujours utile. Cela peut même provoquer l’effet inverse.
Nous pouvons proposer une piste si la personne nous demande notre avis. Nous pouvons partager un livre ou raconter ce que cette approche nous a apporté. Mais nous ne pouvons pas forcer quelqu’un à regarder une partie de lui qu’il n’est pas prêt à observer.
Le premier livre de Lise Bourbeau présente cette grille de lecture. La Guérison des 5 blessures va plus loin. Il aide à reconnaître les blessures activées et à sortir peu à peu des réactions automatiques. Ces deux livres ont constitué pour moi des points de départ. Le travail lui-même se fait ensuite dans la vie quotidienne.
Comprendre ne signifie pas excuser
Chercher la blessure qui peut se cacher derrière une colère ne doit jamais conduire à tout accepter. Une personne peut souffrir profondément et avoir néanmoins un comportement inacceptable.
Chercher à comprendre pourquoi quelqu’un crie ne signifie pas accepter qu’il nous insulte.
Identifier ce qui peut pousser une personne à vouloir tout contrôler ne l’autorise pas pour autant à décider de notre vie. Quant à une réaction violente, en saisir l’origine ne signifie jamais tolérer la violence.
Nous pouvons avoir de la compassion pour la blessure de quelqu’un tout en posant clairement nos limites. C’est même parfois la réponse la plus juste. Prendre soin de l’autre ne doit pas signifier s’abandonner soi-même.
Comprendre ce qui a pu blesser l’autre ou expliquer certains de ses comportements pose parfois une autre question : peut-on pardonner sans pour autant excuser ce qui s’est passé ? J’explore cette distinction dans mon article consacré au pardon sans excuser.
Et si la colère devenait une information ?
J’ai longtemps vécu certaines colères comme des réactions presque inévitables. Quelqu’un faisait ou disait quelque chose, je me mettais en colère, puis seulement après je réfléchissais à ce qui venait de se passer.
Aujourd’hui, j’essaie peu à peu d’inverser ce fonctionnement. Quand ma réaction devient disproportionnée, je cherche à faire une pause. Je n’y arrive pas toujours immédiatement, ni parfaitement. Mais ce recul suffit parfois à entendre ce que ma colère essaie de me montrer. Elle peut révéler une blessure encore sensible ou une limite à poser. Elle m’aide aussi à voir qu’un conflit avec l’autre peut réveiller quelque chose en moi.
Et lorsque la colère vient de l’autre, cette même approche peut nous aider à ne pas répondre automatiquement par notre propre colère.
Nous n’avons pas besoin de tout comprendre ni de tout accepter. Mais nous pouvons essayer d’écouter avant de répondre.
Parce qu’une colère forte mérite parfois d’être écoutée avant d’être exprimée.
Un Autre Nord
À chacun de trouver le sien.



